Livre : Crise (Notes étrangères II) de Nicolas Bacri
Livre : Crise (Notes étrangères II)

 

 

Feuilleter
Coll. Musiques XX-XXIe siècles

Titre(s) : Crise (Notes étrangères II)
Auteur(s) : Nicolas Bacri
Nombre de pages : 264 pages
Format : 14.6 x 21 cm (ép. 2 cm) (343 gr)
Dépot légal : Septembre 2016
Cotage : AEM-161
ISBN : 978-2-919046-33-1
Disponibilité : en stock, envoi immédiat
Ce Livre : 24 €

« Compositeur vivant » ! Voilà une expression tragi-comique (en forme d’aveu) qui fait fortune aujourd’hui. Combien de journalistes ne m’ont-ils pas confié à la fin d’une interview que c’était la première fois qu’ils interviewaient un « compositeur vivant ». Je n’osais leur demander en retour s’ils avaient l’habitude d’interviewer des compositeurs morts…

Aujourd’hui le compositeur est tellement déplacé dans le monde musical, qu’il faut préciser qu’il est vivant et bien vivant. Les organisateurs de concerts ou de festivals ont parfois la témérité d’inviter un « compositeur vivant ». Il est là, dans la salle et va vous parler de son œuvre. Imaginez : si Mozart pouvait vous parler de son œuvre… Oui mais voilà, le compositeur dans la salle n’est pas Mozart, il n’a pas de perruque sur la tête ni de bas de soie aux jambes. Il n’a non plus ni redingote ni chapeau haut de forme. Il n’a pas l’air de se prendre pour un génie et ses membres ne se meuvent pas comme s’ils étaient coulés dans le marbre d’une statue à sa gloire. Il parle comme tout le monde, avec des mots simples, pour exprimer des idées simples, ou moins simples. C’est un musicien, comme les autres à ceci près qu’il écrit de la musique au lieu de se « contenter » de la jouer. Ceci explique pourquoi quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens assis dans la salle ne connaissent même pas son nom. Pour eux c’est un « compositeur-qui-écrit-de-la-musique-contemporaine », ce chuchotement circonspect suffit à le définir provisoirement et à le renvoyer, aussitôt après écoute, à ce no man’s land musical qui est, déjà, son purgatoire.

Nicolas Bacri

Le concept de crise est omniprésent dans la musicographie d’hier et d’aujourd’hui. De longue date, les compositeurs et les observateurs en ont fait usage, en tous sens et à tous frais. Fanion des étendards modernes, le concept de crise prend les visages nécessaires au moment. De concert, les musiciens écrivent les sons et les mots. Dans la rhétorique esthétique, le concept de crise a toujours eu bonne presse. Mettre en crise le passé pour se frayer un chemin au présent ? Les avantages de cette dialectique élémentaire, efficace, n’échappent pas aux musiciens et gens des arts.

La force du présent ouvrage est de confronter le concept de crise aux résonances immédiates de notre époque, résonances non exclusivement musicales, qui intègrent les moments tragiques, déterminants et incontournables de l’Histoire contemporaine. Toutes les crises ne se valent pas. Certaines portent en elles les plaies de l’Histoire. Nous héritons d’une acception très particulière du concept de crise. Crise du renouvellement, du déchirement des idées et des brouillons successifs : ma génération vaut mieux que la tienne ! La crise exprimée depuis la Libération est autre.

Au lendemain de la guerre, beaucoup, et en tous sens, ont remis en question la possibilité même de composer. Qui compose ? L’acte de création lui-même est en crise. Inquiétude très partagée dans le milieu musical français de l’après-guerre, venue de tous bords esthétiques. Mais cette crise musicale de l’après-guerre a le goût du refoulement de la prise de conscience des événements tragiques qui viennent de dévaster le monde. Les querelles de grammaires n’en sont que le mauvais fard.

Une des forces du présent ouvrage est de poursuivre la réflexion sur la définition du moderne, et, pour ce faire, d’élargir le concept de crise sans le limiter aux questions de vocabulaire. L’idée de modernité est un concept caméléon et paradoxal mais la modernité n’est pas question de grammaire. « Toutes les œuvres sont de tous les temps. Il n’y a pas de pièces spécifiquement ancienne ou moderne, ou c’est une œuvre ratée »[1].

François Meïmoun

[1] Artaud (Antonin), « Le Théâtre Alfred Jarry 1928-1930 », Œuvres, Quarto, Gallimard, Paris, p. 280-293, p. 284.